La polycrise permanente
Les crises économiques, environnementales, sociales, sanitaires et géopolitiques auxquelles nous faisons face sont de plus en plus souvent regroupées sous le terme de polycrise. Ce mot nous vient du philosophe et sociologue Edgar Morin, qui l’emploie dès 1993 pour désigner des crises dont les différentes dimensions s’alimentent mutuellement1. Mais c’est depuis 2022 qu’il commence vraiment à faire son chemin dans le débat public, grâce à Adam Tooze qui insiste sur le fait que les chocs ne font pas que coexister, mais interagissent de telle sorte que le tout est qualitativement plus dévastateur que la somme de ses parties2.
Rien ne suggère que cela aille en s’arrangeant. La bombe nucléaire, déjà, nous a poussés à quelques instants de la fin du monde à plusieurs reprises dans la deuxième moitié du XXe siècle, le récit de Stanislav Petrov en est un témoignage particulièrement vertigineux. Mais, le progrès technologique ne sachant pas attendre, nous sommes désormais capables de réécrire des génomes, transformer des écosystèmes, déstabiliser le climat de notre planète, connecter des milliards d’êtres humains en temps réel, et de déployer des intelligences artificielles qui, encore loin d’arriver à la cheville d’éventuelles superintelligences générales, suffisent déjà à multiplier tous les autres risques. Et pourtant, nous continuons d’avancer avec des institutions conçues par et pour un autre siècle.
Il y a, heureusement, pléthore de travaux académiques issus de l’économie hétérodoxe, de la science politique, de l’anthropologie ou de la sociologie, qui étudient et proposent des institutions alternatives, même s’ils ne sont pas suffisamment représentés dans le débat public ou reflétés dans nos politiques publiques. Il existe également, depuis des décennies, de nombreux mouvements portant différents noms et militant pour une forme ou une autre de renouveau institutionnel, et ceux-ci méritent d’être davantage mis en avant.
Cela dit, je veux ici me concentrer sur un cercle intellectuel moins visible, un regroupement informel et hétéroclite, souvent connecté au milieu académique, dont les membres se connaissent plus ou moins. Il ne s’agit pas d’un « mouvement » à proprement parler, il n’a pas de manifeste commun, pas d’organisation, pas même de nom partagé, mais c’est un réseau uni par une même intuition de fond : que les crises auxquelles nous faisons face sont de nature systémique, et que les réponses institutionnelles disponibles ne sont pas à la hauteur du problème.
Il y a de nombreuses convergences dans les concepts que ces penseurs emploient. Mais les mots qu’ils mettent dessus sont souvent différents, malgré des distinctions de fond qui restent plutôt subtiles. À défaut d’en faire un inventaire exhaustif, je vais présenter un tour d’horizon de l’argumentaire de quelques-uns de ces penseurs avec pour objectifs de synthétiser leur démonstration, de mettre en lumière les nuances entre leurs approches et de défendre la nécessité d’un langage commun pour gagner en saillance dans le débat public.
Cet article mobilise de nombreux concepts denses et abstraits. Si la pensée institutionnaliste ou systémique ne vous est pas familière, il est normal de se sentir un peu débordé. N'hésitez pas à vous appuyer sur le lexique en fin d’article à tout moment, à explorer les liens externes ou à faire une pause.
Sous la polycrise, une métacrise
Un constat ne suffisant pas, les penseurs qui nous occupent ici diagnostiquent, derrière la polycrise, une métacrise. Non plus une simple liste de symptômes, mais leur cause commune, ancrée dans les fondements mêmes de notre organisation collective. Rufus Pollock est un économiste et activiste britannique, cofondateur de Life Itself, un collectif qui travaille à la fois sur la recherche, les communautés intentionnelles et l’avènement d’un renouveau institutionnel qu’il appelle Seconde Renaissance. Pour lui, le défi principal de la polycrise, c’est que l’enchevêtrement des crises nous empêche de savoir par quel bout s’attaquer au problème. Il fournit l’illustration suivante : le changement climatique pousse des populations à migrer, ces migrations nourrissent des politiques d'extrême droite, lesquelles nient l'urgence climatique et bloquent l'action, ce qui aggrave le climat, et ainsi de suite. Le serpent se mord la queue, il n’y a pas de point de départ clair. Il y a bien une racine, mais elle n’est pas visible dans la chaîne causale, du coup on s’y prend mal pour la résoudre. Pour lui, c’est comme si un médecin, se trouvant face à un patient dont plusieurs organes lâchent simultanément, traitait chaque défaillance séparément sans chercher la maladie sous-jacente. Ce serait non seulement inefficace, mais potentiellement contre-productif. Pourtant c’est ce que nous faisons. La racine profonde sur laquelle il faut agir, la métacrise, il la présente comme un écart de sagesse (wisdom gap), un décalage croissant entre notre puissance technologique et notre sagesse collective3 4.
Jim Rutt, décédé en mai 2026, a été, dans sa vie, entrepreneur puis président du conseil d'administration et distinguished fellow du Santa Fe Institute, le centre de recherche états-unien reconnu pour son travail interdisciplinaire sur les systèmes complexes. Il animait depuis plusieurs années, jusqu’à son décès, le Jim Rutt Show, un podcast d’entretiens longs où il invitait des penseurs aux frontières des sciences naturelles, sociales et de la philosophie. Lui et Pollock font une distinction essentielle entre l’intelligence collective et la sagesse collective3 5. L’une est notre capacité à aller vers la destination que l’on s’est fixée, tandis que l’autre est notre capacité à choisir la bonne destination vers laquelle aller. Notre intelligence nous a permis de faire progresser exponentiellement nos outils, nous sommes collectivement plus capables, mais la sagesse avec laquelle nous gouvernons cette puissance ne progresse pas, voire régresse. En bref, ce n’est pas une vertu d’aller à toute vitesse si on fonce droit dans le mur.
Pour expliquer cela, le mot « institution » mériterait d’être enfin défini, car son sens académique est différent de son utilisation courante. Pour reprendre Douglass North, prix Nobel d’économie 1993, les institutions sont les règles du jeu, les contraintes que créent les humains pour structurer leurs interactions politiques, économiques et sociales6. Il en distingue deux types :
- Les institutions formelles : des règles écrites, comme les constitutions, les lois, les contrats, les règlements, etc. ; leur application est imposée par une organisation formelle, telle une autorité politique ou une entreprise.
- Les institutions informelles : des règles non-écrites, comme les normes sociales, les coutumes, la culture, les pratiques religieuses ; leur application est imposée par des sanctions sociales ou des valeurs internalisées.
Ces contraintes déterminent les structures d’incitation de nos comportements, et donc la façon dont nous nous organisons collectivement, si nous coopérons ou si nous nous combattons. En somme, c’est la qualité de nos institutions qui fait notre sagesse collective.
Ayant posé cela, on peut désormais se pencher sur la première question centrale : d’où vient l’écart entre notre puissance technologique et notre sagesse collective, et pourquoi semble-t-il s’aggraver ? Parce qu’il n’est pas sorti de nulle part, il a des causes identifiables profondément ancrées dans notre Histoire.
Les dysfonctionnements de l’évolution culturelle cumulative
C’est quoi l’évolution culturelle cumulative
L’évolution culturelle cumulative (ECC) est un concept essentiel mais complexe7, sur lequel travaille notamment le Santa Fe Institute, et qui échappe à tout consensus autour d’une définition unique. J'en donne ici l'explication la plus claire que je peux pour les besoins de cet article, en deux volets qui s'appuient sur notre préhistoire à titre d'illustration, le processus lui-même étant mouvant :
Différents groupements humains, plus ou moins isolés les uns des autres, développaient, génération après génération, différents mythes, croyances, rituels, coutumes, formes d'organisation : institutions. Disparaissaient, ceux dont les institutions ne permettaient pas de surmonter les conflits internes, ni de coopérer face aux difficultés comme la famine, l'épidémie ou la guerre, ni de développer ou d'adopter les technologies nécessaires pour résister à leur effacement.
Les individus développaient, génération après génération, différents savoir-faire, techniques, méthodes, connaissances. Si un individu découvrait une variation qui l’aidait à survivre, elle était copiée par ses congénères et l’innovation s’ajoutait aux précédentes, sinon elle était abandonnée.
Cette explication décrit deux processus darwiniens par lesquels ont évolué nos institutions et nos technologies. Depuis que l'évolution culturelle cumulative a surpassé notre évolution génétique comme principal moteur d'adaptation, l’interaction entre le progrès technologique et le progrès institutionnel est devenue l’enjeu structurant de notre Histoire. On entrevoit néanmoins plusieurs défauts structurels auxquels se heurte l’ECC, des défauts qui freinent le progrès institutionnel bien plus que le progrès technologique et expliquent que se creuse l’écart de sagesse.
Compliqué vs complexe
D’abord, le progrès technologique et le progrès institutionnel sont fondamentalement très différents : l’un porte sur un système compliqué alors que l’autre porte sur un système complexe, une différence lourde de conséquences. Clarifions.
Un système compliqué est décomposable, maîtrisable pièce par pièce, comme un moteur ou une réglementation fiscale. C’est généralement le cas de la technologie : elle se construit à partir de composantes décomposables et recombinables, la chaîne de causalité qui les lie est clairement lisible, les erreurs dans cette chaîne sont détectables et corrigibles localement, les innovations sont additives au sens où elles s’empilent les unes sur les autres et on a rarement besoin de désapprendre une innovation. Cette mécanique de recombinaison permet au savoir technologique de profiter d’un effet de cliquet, progressant de manière itérative.
Un système complexe se reconnaît à ses propriétés qui émergent des interactions entre ses éléments et qui ne peuvent être réduites à aucune de ses parties, comme un écosystème ou le cerveau humain. C’est le cas d’une culture, d’une organisation sociale, structurées par des institutions : des comportements de groupe en émergent qu’on ne peut pas facilement extrapoler en observant ses membres individuels, la causalité est donc distribuée, ce qui fait que les erreurs ou dysfonctionnements ne sont visibles qu’a posteriori à l’échelle du système, cela rend le progrès fragile. Cette complexité empêche l’effet de cliquet et crée une dépendance au contexte local qui explique pourquoi les « copier-coller » institutionnels se soldent souvent en échec.
Des dynamiques de progrès divergentes découlent de cette distinction :
- Il y a un décalage important dans l’horizon temporel et l’échelle à laquelle les conséquences d’une innovation s’observent : les variations institutionnelles, surtout celles qui importent pour la sagesse collective, peuvent ne montrer leurs conséquences qu’à l’échelle de tout un groupe et qu’après plusieurs générations ; alors qu’une variation technologique affecte en général l’individu directement et plus rapidement. La boucle de rétroaction du progrès technologique en est donc bien plus serrée. Un fermier mesure presque aussitôt comment une modification de son outil affecte sa productivité, alors qu'un groupe qui adopte un nouveau mode de désignation de son chef peut mettre des décennies à apprécier comment ce choix a changé sa trajectoire.
- Le progrès institutionnel souffre d’un problème de mesure. Il n’y a pas de PIB de la sagesse collective, il n’y a pas de benchmarks comme c’est le cas pour mesurer les effets bénéfiques ou négatifs d’une innovation technologique. Au contraire, on pourrait même dire que l’on sélectionne les institutions qui produisent des indicateurs lisibles de court terme. Par exemple, on pilote les établissements scolaires sur les résultats aux tests standardisés plutôt que sur la curiosité ou l'épanouissement des élèves, qui sont plus difficiles à chiffrer.
- La technologie repose essentiellement sur la nature, la physique, des règles qui ne changent pas et qui ne nous combattent pas lorsqu’on les exploite ; tandis que les humains sont des agents stratégiques qui réagissent de manière adverse aux nouvelles règles ou contraintes, ils s’y adaptent et les contournent si possible (comme l’optimisation fiscale en réponse à une nouvelle taxe).
- Les réseaux d’information jouent un rôle asymétrique. Les innovations technologiques qui accélèrent l’ECC en améliorant la transmission des idées se transmettent elles-mêmes plus rapidement : la presse de Gutenberg participe presque automatiquement à sa diffusion dans une boucle de rétroaction positive, comme l’écriture avant elle et l’internet après elle. À l’inverse, les innovations institutionnelles qui améliorent la sélection des idées dans l’ECC sont bien plus difficiles à transmettre car elles nécessitent un changement coordonné des comportements, pas juste la transmission d’informations : l'évaluation par les pairs (peer review) ne s'est pas propagée d'elle-même, il a fallu que chaque revue, chaque discipline l'adopte volontairement, et sa généralisation a pris plusieurs siècles.
Des communautés fragmentées aux sociétés consolidées
Ces différences fondamentales entre le développement des technologies et celui des institutions étaient longtemps retenues sous contrôle par la fragmentation des communautés humaines. Ce n’est qu’il y a près de 10 000 ans, avec la révolution agricole et le début de la sédentarisation, que sont apparus les premiers établissements permanents (Jéricho, Çatal Höyük). Avant cela, depuis des centaines de milliers d’années (si on se limite à l’histoire d’Homo sapiens), l’ECC était répartie sur des milliers voire des dizaines de milliers de tribus, comptant chacune entre quelques dizaines et centaines d’individus. Pendant cette période, qui correspond en fait à plus de 90 % de notre histoire, cette fragmentation servait deux rôles :
- Elle ralentissait la transmission des idées, freinant la production d’idées nouvelles et les possibilités de recombinaison des savoirs, mettant à mal le processus d’accumulation des innovations technologiques.
- Elle offrait à l’expérimentation institutionnelle plus de « bacs à sable », chaque groupe pouvant développer, en semi-isolation, ses propres croyances, mythes, valeurs, normes sociales, sa propre organisation, sa propre culture. Cela ne faisait que renforcer le mécanisme de sélection darwinienne sur lequel repose le progrès institutionnel.
Mais depuis l’apparition des premières civilisations, la tendance a été à la consolidation avec beaucoup moins de groupes mais qui sont généralement beaucoup plus grands. On est passé des tribus de chasseurs-cueilleurs aux villages semi-nomadiques, puis aux cités-états, aux domaines féodaux, aux royaumes, aux premiers états-nations, pour en arriver aujourd’hui à ~200 pays reconnus par l’ONU, dont beaucoup partagent l’essentiel de leurs institutions. Ça fait beaucoup moins de polis expérimentant en parallèle différents modes d’organisation, systèmes légaux et cultures, autrement dit, un échantillon largement réduit et plus homogène pour la sélection des bonnes institutions. Par contre, ça fait beaucoup plus d’esprits qui génèrent des variantes de technologies existantes, plus de recombinaison d’idées et une diffusion plus rapide des découvertes8. Un exemple historique de cet effet, soutenu par l’anthropologue J. Henrich : à la fin de la dernière ère glaciaire, il y a 12 000 ans, la montée des eaux a isolé l'humanité sur plusieurs masses continentales sans contact entre elles jusqu'à l'invention de la navigation, la plus grande étant l'Eurasie-Afrique, puis les Amériques, l'Australie, et enfin la Tasmanie. Des millénaires plus tard, le niveau de complexité technologique de chacune suivait l'ordre de leur population, avec l'Eurasie-Afrique en tête et la Tasmanie, isolée, ayant même régressé9. On peut donc considérer que l’intelligence collective est une fonction de la taille de son réseau, alors que la sagesse collective est une fonction de la diversité intra-réseau et inter-réseaux, ce qui explique qu’une société puisse devenir plus « intelligente » et simultanément perdre en sagesse.
NB : En réalité, les interactions entre évolution culturelle cumulative, intelligence collective, sagesse collective, technologie et institutions sont extrêmement complexes et pleines de boucles de rétroactions qui mériteraient un livre entier, voire toute une carrière académique, pour être démêlées.
Les nombreuses asymétries qu’on a vues ici ne sont pas simplement des anomalies que le progrès viendrait corriger, elles sont structurelles, et elles s’aggravent à mesure que la technologie avance, avec des conséquences plus imprévisibles et plus irréversibles. Le mécanisme darwinien de sélection des groupes ayant adopté des institutions inadéquates n'a pas disparu, mais là où il éteignait autrefois une tribu isolée pendant que le reste de l'humanité poursuivait sa route, ce qui est désormais en jeu c’est une civilisation devenue si puissante et si interconnectée qu'aucune crise ne reste locale. Compter sur la sélection darwinienne pour corriger à temps nos institutions, c'est accepter que la correction puisse prendre la forme d'un effondrement global. On va désormais se pencher sur les formes que prend aujourd’hui l'écart de sagesse ainsi que sur les façons dont il génère des risques existentiels.
Comment ces dysfonctionnements se manifestent
Moloch, ou les échecs de coordination
À la fin des années 70, les cinq principaux fabricants de sodas aux USA utilisent tous du sucre de canne, puis l’un d’eux passe au sirop de maïs, qui coûte moins cher, et découvre que les consommateurs ne voient pas la différence. Ses parts de marché augmentent, donc les concurrents s’y mettent aussi en réponse. En quelques années, l’ensemble de l’industrie s’est dégradé nutritionnellement, sans que personne ne l’ait vraiment souhaité. C’est une histoire vraie que Jim Rutt aime bien raconter pour illustrer une certaine dynamique10. En voici une autre. Aux débuts d’Instagram, les filtres de beauté n’existaient pas encore, puis quand ils sont apparus, quelques influenceurs se sont mis à les utiliser pour se démarquer. Mais progressivement, tout le monde les a adoptés et ils sont devenus la norme. Désormais, plus personne ne se démarque, mais tout le monde se sent quand même obligé de les utiliser, et des millions de personnes se retrouvent à comparer leur apparence réelle à des standards artificiels qu’elles ont elles-mêmes contribué à normaliser. Cet exemple est repris par Liv Boeree11, ancienne joueuse de poker professionnelle, qui produit désormais le podcast Win-Win où elle parle théorie des jeux, philosophie et ce qu’elle appelle le « civilizational design ». Justement, ceux qui ont un peu de familiarité avec la théorie des jeux auront reconnu dans ces deux exemples un phénomène bien connu : le dilemme du prisonnier.
C’est le nom que l’on donne aux situations où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais la structure même du jeu les pousse à se trahir. Formellement, on dit que l’équilibre de Nash (l’état stable) n’est pas aligné avec l’optimum de Pareto (l’issue préférable). Le dilemme du prisonnier est un exemple archétypal, tout comme la tragédie des communs, de ce que la théorie des jeux appelle des dilemmes sociaux, c’est-à-dire des situations où la rationalité individuelle produit un désastre collectif, où personne n’a voulu le résultat mais chacun a simplement suivi la logique du jeu dans lequel il se trouvait. L’intérêt général n’est donc vraisemblablement pas toujours la somme des intérêts particuliers.
De nombreux penseurs du mouvement sur lequel porte cet article ont choisi un autre nom pour parler de ces phénomènes, popularisé par Scott Alexander dans un célèbre essai de 2014 devenu référence : Meditations on Moloch. Moloch, tel qu’il le définit, est le dieu des défaillances de coordination, des jeux à somme négative. Il reprend ce nom d’un poème d’Allen Ginsberg, qui lui-même le tire de l'Ancien Testament, où Moloch désigne une divinité cananéenne dont les fidèles auraient pratiqué le sacrifice d’enfants. « Chaque citoyen déteste le système, mais, faute d'un mécanisme de coordination suffisant, il perdure », écrit Scott Alexander. Le piège ne requiert ni méchants ni complot, il suffit que des acteurs rationnels suivent leurs incitations locales pour mener à une issue collective potentiellement catastrophique. Liv Boeree a choisi de centrer son podcast autour de la lutte contre Moloch, un concept qu’elle a également contribué à populariser grâce à un TED Talk, d’où sa devise : « Don’t hate the players, change the game ». Car précisément, Moloch c’est un problème de règle du jeu, autrement dit, un échec de coordination provoqué par une faillite institutionnelle, lorsque nos institutions ne nous permettent pas de coopérer correctement vers l’issue souhaitable, et il est donc aussi vieux que l’humanité.
Jim Rutt considère que Moloch n’est pas qu’un phénomène marginal, mais le mécanisme central de notre système civilisationnel, ce qu’il appelle Game A. Notre système actuel c’est le jeu fini rival par excellence, dont le but est de gagner, et il est piloté par un unique signal : « la boucle uni-dimensionnelle du rendement de l’argent sur l’argent »10. Rutt reconnaît qu’il a produit des niveaux de qualité de vie sans précédent, mais insiste sur le fait qu’il produit aussi des externalités destructrices et des asymétries de pouvoir, qui génèrent des risques existentiels dont il est structurellement incapable de s’affranchir. Il est important de noter que, comme Moloch, Game A remonte bien avant le capitalisme, même s’ils se ressemblent. En fait, le capitalisme ne serait que le système auquel le Game A a aujourd’hui abouti, sa dernière incarnation. Mais au-delà de ça, Game A correspondrait à presque tout ce que les humains ont créé depuis 10 000 ans pour concevoir un monde dans lequel on parvient à se coordonner face à trois problèmes fondamentaux formulés par le wiki Game B :
- La production de ressources : se coordonner pour l’extraction des ressources de la nature afin de répondre aux besoins du groupe.
- La défection intérieure : survivre à la non-coopération au sein du groupe à mesure que sa population dépasse le nombre de Dunbar et que les gens ne se font plus confiance.
- La concurrence extérieure : survivre aux autres groupes et les sur-concurrencer.
D’abord, finissons d’approfondir le diagnostic du Game A avec Daniel Schmachtenberger, philosophe et fondateur du Civilization Research Institute, un think-tank dédié à l’étude et au traitement de la métacrise, concept qu’il a largement contribué à répandre. Il va plus loin dans son analyse du Game A en empruntant des termes à la biologie. L’économie mondiale agirait comme un superorganisme auto-poïétique, un agent dont les logiques internes ont pris une vie propre, indépendante des volontés humaines qui l’ont créé, et qui consomme son propre substrat pour croître. Ce terme d’« auto-poïétique » provient des biologistes chiliens Maturana et Varela12 pour désigner un système capable de se produire et de se reproduire lui-même à partir de ses propres composants, comme une cellule vivante.
Appliqué à l’économie mondiale, on observe notamment cette auto-perpétuation dans le fait que ce système résiste au changement en accordant plus de pouvoir à ceux qui le maintiennent, structurant activement en sa faveur les règles censées le gouverner. Ashley Hodgson nous apporte plusieurs concepts pour comprendre cela. C’est une enseignante-chercheuse en économie, auteure de la chaîne YouTube pédagogique New Enlightenment, dans laquelle elle explore les changements de paradigme en économie, en gouvernance et dans nos systèmes de connaissance, en mobilisant la théorie des jeux, la théorie des systèmes et la théorie évolutionnaire. Ici, il est utile de comprendre sa distinction entre théorie des jeux horizontale et théorie des jeux verticale : les jeux classiques se jouent entre agents de statut comparable sous des règles communes, mais dans la vraie vie il existe un niveau supérieur, le jeu pour définir les règles des autres jeux. Celui qui contrôle ce niveau n’a pas besoin de gagner chaque bataille, il lui suffit que les règles lui soient structurellement favorables. C’est le mécanisme derrière ce qu’elle appelle l’économie politique du Dragon, une force stratégique émergente qui canalise les ressources, les droits de décision et le pouvoir de définir la réalité vers ceux qui détiennent déjà le pouvoir13. La dynamique ici est particulièrement pernicieuse, car ce sont précisément ceux qui détiennent le pouvoir de changer les règles qui ont le plus intérêt à préserver le statu quo. Moloch à l’œuvre pour nous empêcher de le défaire.
« Il n’y a pas besoin d’une conspiration formelle lorsque les intérêts convergent. Ces gens sont allés aux mêmes
universités et fraternités, sont sur les mêmes conseils d’administration, vont aux mêmes country clubs, ont les
mêmes intérêts, ils n’ont pas besoin d’organiser une réunion, ils savent ce qui est bon pour eux, et ils l’obtiennent » - George Carlin, humoriste états-unien, dans l'émission Politically Incorrect with Bill Maher, 16 mai 2001
Des mythologies qui nous retiennent
Comme nous l’avons vu précédemment, les institutions ne se limitent pas aux structures formelles du pouvoir, elles comprennent également les éléments de culture, les valeurs, les normes sociales… Il y a une forme d’institution informelle qui limite particulièrement notre capacité à lutter contre Moloch et à réformer le Game A : ce sont les récits que l’on entretient, les « faits » que nous prenons pour acquis, le « bon sens » qui n’en est pas, la mythologie que l’on a construite pour légitimer l’existence continue du système.
Ashley Hodgson parle surtout de la mythologie économique, le tissu de concepts, anecdotes, modèles et récits qui façonnent la façon dont les gens comprennent le système économique dans lequel ils vivent, ce qu’on reconnaît comme une activité économique légitime ou illégitime14. Tout système économique repose sur une mythologie, ce n’est pas un mal en soi, mais l’actuelle mythologie économique dominante entretient un récit qui alimente l’économie politique du Dragon. Par exemple, ce qu’elle appelle la façade d’intelligence collective (ici, elle ne parle pas d’intelligence collective au sens que l’on a défini plus tôt), l’idée selon laquelle nos marchés et nos démocraties répondent à la volonté collective, alors qu’ils répondent principalement aux intérêts de ceux qui façonnent les règles15. On voit cela, entre autres, dans l’obsession médiatique et politique pour le PIB. Calculé comme la somme des valeurs ajoutées, c’est un objectif qui sied avant tout à ceux... qui captent la valeur ajoutée. Aucun indicateur unidimensionnel ne pourra jamais résumer la complexité du bien-être humain ou de la biosphère, pourtant on continue de nous présenter celui-ci comme le seul qui compte, et sa croissance comme un impératif absolu16.
En 1928, Edward Bernays, neveu de Freud, publie Propaganda. C’est la première fois que la psychologie est mise au service de la persuasion, inventant au passage la publicité et les relations publiques modernes. Pour Jim Rutt, c’est un moment de bascule : le marché est l’une des plus grandes inventions de l’humanité, car il est capable d’agréger une masse d’information formidable via les prix et qu’on y participe volontairement, contrairement au féodalisme ou à l’absolutisme qui l’ont précédé et opéraient par coercition ; mais après Propaganda, le capitalisme est devenu un jeu de contrôle mental10. Le marché cesse de servir les besoins des consommateurs et se met à programmer leurs désirs. Son image c’est que, tant que je cultive du blé et toi des raisins, notre échange est naturel et mutuellement bénéfique, mais il ne l’est plus lorsque je peux te convaincre, à coup d'algorithmes et de pubs, qu’il te faut des lunettes roses et des tongs à paillettes pour être cool. Je ne partage pas cette idée que la participation au marché serait forcément volontaire, mais, laissant cette tangente de côté, il me semble que le niveau de manipulation auquel on est soumis a atteint une ampleur qui aurait fait rougir Goebbels (lui qui, selon Bernays, s’était inspiré de ses livres).
Certains de ces mythes sont profondément internalisés et ils persistent, en grande partie, parce qu’ils sont utiles au maintien du système et donc à ceux qui profitent le plus de ce système. Par exemple, ils sont mobilisés pour ce qu’Hodgson appelle des stratégies de « judo », où les intérêts dominants retournent l’énergie du peuple contre lui-même de deux manières17. La première, c’est diviser pour mieux régner. L’exemple le plus flagrant, c’est la façon dont les élites économiques divisent les classes populaires selon l’origine ethnique pour qu’elles ne s’unissent pas contre eux selon leurs intérêts de classe (ce qu’Éloi Laurent nomme le mythe social-xénophobe dans Nos mythologies économiques, Les Liens qui Libèrent, 2016). La seconde, c’est tromper et canaliser. C’est ce qu’ont fait les industries pétrolière et plastique, dans les années 70, lorsqu’elles ont financé des campagnes publicitaires déplaçant la responsabilité de la pollution vers le consommateur, détournant ainsi une colère légitime contre les gros pollueurs vers un geste qui leur est inoffensif, le tri sélectif.
Il faut désormais qu'on s'aventure sur un terrain escarpé mais incontournable si l'on veut explorer tous les pans de ce mouvement, avec Samantha Sweetwater : facilitatrice, coach et autrice, fondatrice du One Life Circle, elle combine son travail dans l'écologie et la spiritualité avec ses réflexions sur la transformation systémique. Formée auprès de plusieurs lignées autochtones, dont elle défend la valeur des savoirs, elle développe sa pensée dans le livre True Human, salué notamment par Daniel Schmachtenberger et Liv Boeree. Elle éclaire un mythe fondateur si profondément ancré et devenu si évident que la plupart des gens, du moins en Occident, le prennent pour fait : la séparabilité, c’est-à-dire la distinction entre l’humain et la nature, l’idée que nous existons séparément des autres êtres et de la trame du vivant. Pour elle, la métacrise est avant tout une crise de la séparation, au sens où nos structures politiques, économiques et épistémiques ont toutes été bâties sur cette fiction, et où leur fragilité actuelle reflète leur déconnexion de la réalité physique du monde sur lequel elles reposent18. Elle décompose les mécanismes entourant ce mythe en quatre registres de la séparation, son interprétation de ce qui sous-tend la métacrise :
- Les récits de séparabilité : les histoires qui nous placent au sommet de la pyramide du vivant, qui nient notre animalité, ou qui retirent le sacré du monde pour le reléguer dans un dieu céleste. Pour Sweetwater, ce premier registre est moralement neutre, c'est le besoin développemental de l'enfant comme de l'espèce de se différencier pour se définir, la différenciation ne devient un problème que quand elle se fige en hiérarchie. L’interprétation dans la culture populaire de la « Marche du progrès » en est un bon exemple, on y voit une évolution linéaire et ascendante dont nous serions l’aboutissement ultime. Pourtant, la composition originale de 1965, alors nommée « The Road to Homo Sapiens », était plus nuancée, reconnaissant la coexistence de différentes espèces d’hominidés, suggérant plutôt que nous ne sommes qu’une branche de l’évolution parmi d’autres ; mais c’est le récit anthropocentrique qui a pris.
- Les structures de séparabilité : les façons dont la séparation s'incarne dans nos infrastructures, réifiant et amplifiant notre sentiment d'être à part. Dans le langage par exemple, où les langues à dominante nominale, comme le français ou l'anglais, découpent le monde en objets, alors que beaucoup de langues autochtones, à dominante verbale et processuelle, le décrivent en relations et en flux. Avec nos bâtiments aussi, aux fenêtres scellées et à l'air conditionné, ou le fait de nous relier les uns aux autres par des écrans plutôt qu'en présence.
- Les dynamiques de jeu gagnant-perdant : les jeux rivaux, l'impératif de croissance, le profit comme incitation, les dilemmes sociaux géopolitiques, cela renvoie à Moloch. Des dynamiques dont la rivalité suppose la séparation des joueurs, auxquelles elle oppose la façon dont la nature « joue », qui équilibre vers un jeu infini où le jeu lui-même persiste.
- Les idéologies de domination : les systèmes de pensée qui hiérarchisent et légitiment le pouvoir des uns sur les autres (racisme, patriarcat), et des humains sur le reste du vivant (spécisme, extractivisme). Un monde découpé en entités distinctes se prête à être rangé en supérieurs et inférieurs, cette hiérarchie renforce à son tour la séparation, en la donnant pour naturelle, et perpétue les rapports gagnant-perdant entre dominants et dominés.
<A very similar image is used here [1] on page 8., Public domain, via Wikimedia Commons>
<User:Conquistador, User:Dbachmann, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons>
Que ce soit des récits sciemment exploités ou des mythes hérités que l’on entretient, le résultat c’est qu’ils produisent une impuissance collective qui protège le système en jouant sur notre perception. Ils nous empêchent de voir ses failles, de croire au changement, ou de nous coordonner pour l'obtenir.
Pourquoi la polycrise découle de l’écart de sagesse
Nous n’avons pas encore explicité les mécanismes par lesquels l’écart de sagesse provoque la polycrise. Schmachtenberger le fait pour nous, avec sa perspective issue de la dynamique des systèmes, en formalisant deux fonctions génératrices de tous les risques existentiels que nous connaissons19 20. C'est de cette approche que s'est inspirée Sweetwater pour élaborer ses quatre registres de la séparation ; l'un d'eux, les dynamiques gagnant-perdant, reprend justement la première fonction de Schmachtenberger : des jeux rivaux (gagnant-perdant), multipliés par une technologie exponentielle, s’auto-terminent. Autrement dit, toute dynamique de rivalité entre acteurs, lorsqu’elle est amplifiée par des technologies de plus en plus puissantes, finit nécessairement par détruire le système qui la rend possible. Les jeux à somme négative, les dynamiques de rivalité, c’est Moloch. Et un problème molochien non-résolu, comme la course aux armements, auquel on ajoute une puissance comme celle de diviser l’atome, ça donne la crise des missiles de Cuba, où l’humanité a failli provoquer sa propre fin. La seconde : des systèmes compliqués qui subsument et fragilisent les systèmes complexes dont ils dépendent. Notre civilisation s’est développée en remplaçant systématiquement la complexité vivante par de la complication maîtrisable, gagnant à court terme en contrôle, perdant à long terme la résilience qui rend un système durable. C’est ce qu’on a fait notamment avec la prolifération des monocultures industrielles qui appauvrissent les sols, rendent les cultures moins résistantes aux maladies et aux aléas climatiques, maximisant les besoins d'intrants (engrais & produits phytosanitaires), en plus de réduire la biodiversité et d’effacer des écosystèmes naturels. Il est d’autant plus difficile de revenir en arrière qu’on a oublié, faute de transmission, les savoirs écologiques traditionnels sur les façons de cultiver productivement sans apports modernes ; des techniques ancestrales construites sur des millénaires mais perdues en quelques générations.
Ce sont exactement ces dangers qu’ignorent, et que représentent donc, ceux qui assurent que le progrès technologique résoudra tous nos problèmes et qu’il faut donc le poursuivre le plus rapidement possible, ceux qui se disent accélérationnistes, que d’autres préfèrent qualifier de techno-solutionnistes.
Quel futur nous réserve donc la trajectoire actuelle ? Schmachtenberger identifie deux destinations possibles, qu’il appelle des attracteurs dans sa logique de dynamique des systèmes19. L’une est la catastrophe, où des technologies de plus en plus destructrices, accessibles à un nombre croissant d'acteurs et sans institutions adéquates pour les encadrer, finissent par déclencher un effondrement en cascade. C’est la « rupture des systèmes de support de la vie ». L’autre est la dystopie de surveillance, où la réponse aux risques existentiels prend la forme d’un contrôle centralisé si total qu’il étouffe toute liberté. C’est la « rupture de la qualité de la vie ». Les deux « divinités » que nomme Boeree renvoient à ces deux attracteurs. Si le premier correspond à Moloch, le dieu de la théorie des jeux décentralisée qui dérape vers la rivalité, voire la course vers le bas, alors le second correspond à Norma20, la déesse de la bureaucratie centralisée, bornée, stagnante, qui produit des normes insensées et dérape vers la tyrannie. Boeree illustre Norma avec le personnage de Dolores Ombrage dans la saga Harry Potter, qu'elle dit même trouver plus effrayante que Voldemort, parce que plus insidieuse : dans un déni totalement déconnecté de la réalité, Ombrage croit pouvoir tout résoudre en imposant toujours plus de restrictions. Boeree souligne que Moloch et Norma se nourrissent l'un l'autre, on répond au danger des échecs de coordination par plus de régulation, laquelle dérive en capture réglementaire et en érosion des libertés11. Ces scénarios ne relèvent plus de la science-fiction, ils correspondent à des tendances déjà observables. L’enjeu est de trouver un troisième attracteur, un futur qui évite ces deux abîmes.
Les réponses
Pour Jim Rutt, ce troisième attracteur s’appelle Game B, « le jeu infini dont le but est de continuer à jouer », résistant par intention à toute définition plus précise. Jordan Hall, l’autre figure centrale du Game B, souligne qu’en concevoir avec les concepts et les structures du Game A risquerait de corrompre d’emblée le projet. Le wiki du mouvement préfère donc proposer une galaxie de formulations, décrivant Game B comme « un nouveau mode d’organisation sociétal, économique et politique qui mobilise les intérêts authentiques de long terme des gens pour une société plus coopérative et un meilleur bien-être. Est Game B, tout système coopératif et mutuellement bénéfique capable de sur-concurrencer les systèmes exploiteurs et rivaux par son attrait manifeste et une participation volontaire » (ma traduction, préservant quelques anglicismes). Une autre version, plus courte, décrit le Game B comme un « méta-protocole pour l’hyper-collaboration ». Ces formulations ne dessinent pas encore un système précis, plutôt une direction, une qualité de relation entre les acteurs où les incitations individuelles seraient rigoureusement alignées avec le bien-être de l’ensemble.
Quant à Rufus Pollock, il parle de Seconde Renaissance21, une appellation empruntée au biologiste chilien Francisco Varela, mentionné précédemment, qui désignait ainsi le renouveau culturel que constituait la redécouverte en Occident des philosophies asiatiques, en particulier le bouddhisme22. Pour Pollock, cette transformation est du genre qui n’arrive que tous les 500 ans, et la bifurcation serait, cette fois-ci, de la croissance matérielle vers la croissance intérieure. Lui et ses coauteurs appellent la destination une « awakening society », une société de l’éveil, aboutissement du développement de la sagesse, de l’interdépendance consciente, et d’une relation au vivant qui reconnaisse sa complexité.
L’horizon de Samantha Sweetwater c’est un futurisme gaïen, un partenariat co-créatif qui ne s'arrête pas aux humains mais englobe le monde « plus-qu'humain » : les autres êtres vivants, les forces de la nature, et, de façon plus provocante, nos « collaborateurs technologiques ». Il s’agirait de ne pas dominer l'intelligence artificielle, mais de l'enrôler dans une logique de réciprocité plutôt que de domination, au service du vivant. Et selon elle, essayer d’aligner l’IA avec l’épanouissement humain et la soutenabilité, sans mobiliser les savoirs écologiques autochtones, mènerait à la catastrophe. C'est une proposition assez spéculative, mais cohérente avec sa critique de la séparation : tant que nous agissons depuis la séparation, tout nouveau pouvoir technologique augmente les risques, alors que si nous étions ancrés dans la relation, la parenté, il pourrait servir la vie.23
J’ai réparti en trois registres les chemins proposés pour se rapprocher de ces visions, agissant à des niveaux distincts et que les mêmes penseurs combinent volontiers : le systémique, le personnel et l'épistémique.
L’approche systémique
Ce qui est certain c’est que la transition ne peut être décrétée d’en haut. Une civilisation est un système complexe adaptatif qu’on ne peut reprogrammer par décret. Il faut la faire évoluer par émergence, à partir d’expérimentations locales qui, si elles sont suffisamment robustes, peuvent se propager et atteindre une masse critique. Pollock emprunte à la physique l’image des « pockets of coherence » : avant qu’une casserole d’eau entre en ébullition, des bulles apparaissent ici et là, aux endroits où la chaleur locale a déjà fait passer l’eau à l’état gazeux, le changement de phase n’est pas immédiat ni uniforme. Des petits groupes denses, engagés dans ce qu’il appelle la « fabrication culturelle consciente », expérimentent de nouvelles manières d’être, de penser et d’agir ensemble. Il suggère que la première Renaissance s’est produite ainsi, dans les cercles humanistes de la Renaissance italienne de Pétrarque à Brunelleschi, avant de se diffuser dans toute l’Europe3 24.
Dans le même esprit, selon Rutt, une multitude de « proto-communautés Game B » doit mener la voie, mais elles nécessitent pour cela quelques conditions pratiques préalables, sans lesquelles il leur faut modérer leur enthousiasme de pionniers. D’abord, il faut que leur droit à s’auto-gouverner soit reconnu (c’est d’ailleurs le septième des 8 principes d’Ostrom), qu'on les laisse libres d’expérimenter de nouvelles institutions, même si celles-ci ne plaisent pas aux autres et se heurtent à des principes profondément internalisés, comme la propriété privée. Ce qui compte, c'est le consentement de ceux qui vivent ces nouvelles institutions, pas l'approbation de la société dans son ensemble. Elles ont également besoin de membranes semi-perméables, des frontières qui protègent les normes et les valeurs internes de la corruption par les logiques du Game A, tout en permettant les échanges nécessaires avec l’extérieur. La métaphore est biologique : comme une cellule vivante, la communauté doit filtrer activement ce qui entre et ce qui sort, et aussi disposer de mitochondries, un « moteur métabolique » qui lui permette de fonctionner économiquement. Rutt dit avoir recommandé aux gens de ne pas se lancer dans des proto-communautés Game B sans avoir résolu les problèmes de membrane car presque tous ceux qui ont essayé ont échoué10.
« La liberté, c’est l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite » (paraphrase) - Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social
On peut voir dans ces préconisations la trace d’une longue tradition d’expérimentation communautaire. Les communes hippies, écolieux, écovillages et communautés intentionnelles qui tentent de vivre autrement à travers le monde sont, à bien des égards, les prototypes concrets de ces « pockets of coherence » ou des « proto-communautés Game B ». Le collectif Life Itself de Pollock est directement engagé aux côtés de telles communautés dans le sud-ouest de la France, aux environs de Bergerac, où ils explorent ce qu’ils appellent des « espaces développementaux » : des environnements structurés pour cultiver à la fois l’innovation institutionnelle et la transformation intérieure. Ces propositions répondent donc directement au problème que l’on a identifié avec l’évolution culturelle cumulative, en visant à établir une nouvelle forme de fragmentation qui redynamise l’expérimentation institutionnelle3 25.
L’approche par le développement personnel
Restons avec Rufus Pollock. Selon lui, pour arriver à la société de l’éveil, la transformation des institutions doit être accompagnée d’une transformation des êtres humains qui les habitent. Il s’appuie sur un cadre hérité de la théorie intégrale de Ken Wilber pour décrire les quatre dimensions du développement humain qu’une Seconde Renaissance devrait cultiver simultanément3 25 26. Simultanément, car ces quatre dimensions sont interdépendantes, et progresser durablement dans l’une suppose d’avancer dans les autres.
- Waking up : l’éveil spirituel, la découverte que nous ne sommes pas uniquement l’identité individuelle séparée des autres que nos parents, nos professeurs, la société nous ont assignée.
- Cleaning up : la guérison des traumatismes, la reconnaissance de nos angles morts psychologiques, le travail d’ombre (shadow work).
- Growing up : la maturation de notre vision du monde, le développement d’une capacité à saisir la complexité et l’ambiguïté, et à composer avec.
- Showing up : le service actif au monde, l’engagement concret dans la transformation collective.
Le développement personnel a un avantage, il n'attend pas de changement structurel coordonné pour commencer à lutter contre Moloch. Des individus qui se méfient des dynamiques de rivalité et s'efforcent de cultiver l'altruisme peuvent amorcer, à leur échelle, de nouvelles normes sociales où les comportements molochiens sont stigmatisés.
Pour Sweetwater, si la séparation est le mal, le simple éveil spirituel n'est pas un remède suffisant, et elle met en garde contre un risque qu'il comporte. Elle forge le terme d'EnLifenment, qu'elle oppose à l'enlightenment, l'illumination spirituelle classique27. Là où cette dernière correspond à un état de connexion avec le transcendant ou le métaphysique, l'EnLifenment (de life, la vie) c’est une reconnexion à la vie, au corps et au relationnel. La démarche concrète qui y mène, qu’elle décline en six principes28, s'appelle le Remembering, par opposition à l'awakening. Cet éveil, comme le Waking up de Ken Wilber, est personnel et intérieur, on y découvre que l'on n'est pas seulement le corps et l'identité que la société nous a assignés, mais une conscience qui les dépasse. C'est une étape importante mais incomplète, et qui peut même verser dans la dissociation, quand on se désincarne et se désengage du monde au nom du spirituel. Tandis que le Remembering, jouant sur « remémoration » et « re-membrement », c’est remettre les membres ensemble en s’investissant dans le monde matériel et les relations humaines. Sweetwater insiste sur la dimension charnelle, nous sommes des animaux, des êtres dont le cerveau, le corps, les sens et la cognition se co-régulent et ont co-évolué avec le monde naturel, formant ensemble une seule « étoffe », celle de l'expérience vécue (« lived experience »). Pour synthétiser, en reprenant la dichotomie entre sacré et profane de Mircea Eliade29, l’idée est d’apprendre à reconnaître le sacré dans le profane, plutôt que d’essayer de transcender le profane pour atteindre le sacré.
L’approche épistémique
Schmachtenberger insiste sur l’importance de s’attaquer à ce qu’il appelle la crise du sensemaking30 (la capacité à faire sens), analyse reprise par Jim Rutt et Rufus Pollock. C’est la perte de notre capacité collective à discerner la vérité dans une écologie informationnelle polluée, où les « communs épistémiques » sont pris d’assaut, qui ne peut se résoudre que par la media literacy (littératie médiatique), notamment par le développement de pratiques individuelles de pensée rigoureuse. Il défend en particulier le steel manning : la capacité à formuler l’argument adverse si fidèlement que l’adversaire lui-même reconnaît s’y retrouver, avant de le critiquer (homme d’acier, opposé du sophisme de l'épouvantail ou de l’homme de paille). Cette discipline est non seulement une vertu intellectuelle, mais une condition préalable à toute forme de gouvernance participative digne de ce nom.
Hodgson parle d’un New Enlightenment, faisant, comme Pollock, ouvertement référence à la révolution des Lumières du XVIIIe siècle. Mais là où les Lumières avaient substitué la raison à la théologie comme autorité épistémique, elle plaide pour des changements de paradigmes en économie, en gouvernance et en systèmes de connaissances, avec une compréhension plus honnête de la façon dont le pouvoir et les incitations structurent nos sociétés. Sur YouTube, elle cherche à outiller les citoyens pour qu’ils perçoivent les dynamiques que cette mythologie invisibilise : la théorie des jeux verticale, les stratégies de « judo » et les façades d’intelligence collective. Pour elle, la bataille doit se mener sur le terrain des cadres de saillance, les lentilles cognitives qui déterminent ce qui nous apparaît important et ce qui reste invisible15 31. Changer ces cadres, c’est changer la façon dont nous voyons le monde, et donc ce sur quoi nous agissons. Prenons l'exemple du vote : dans notre cadre de saillance par défaut, voter tous les quatre ou cinq ans est présenté comme le mécanisme par lequel nous déterminons collectivement nos politiques, tandis que le financement des campagnes, la sélection médiatique des candidats et la socialisation des élus dans les couloirs du pouvoir sont relégués à l'arrière-plan flou. Le cadre n'est pas entièrement faux mais il est déformé, il grossit ce qui suggère un contrôle collectif et rétrécit ce qui révèle un contrôle concentré.
Hodgson propose notamment de s’attaquer à la mythologie économique dominante en repensant les questions que traite la science économique, passer de « que produit-on, comment, et pour qui » à « qui sait, qui décide, et qui décide qui décide »14. Cette reformulation reconnaît la transformation qui traverse l’économie ces dernières décennies, de la production de biens physiques vers la prédominance des biens numériques et informationnels. Son travail d’éducation populaire vise précisément à rendre perceptibles les dynamiques de pouvoir et les pièges de coordination que les mythologies économique et politique dominantes maintiennent hors de vue, dans le but d’alimenter les changements de paradigmes qu’elle estime nécessaires.
Comme Hodgson, Sweetwater pense que la bataille se joue sur nos récits, mais elle vise une couche narrative plus profonde, une redéfinition du pouvoir lui-même32. Notre rapport actuel au pouvoir, c’est le pouvoir sur la vie, extractif, dominateur, accumulateur, celui qui motive la conquête, la hiérarchie et la séparation. Ce paradigme, dit-elle, nous a tout de même offert des capacités incroyables, mais la vie étant vue comme une ressource à exploiter, il provoque également l’effondrement écologique et le délitement du tissu social. Elle appelle à lui opposer le pouvoir de la vie, décrit comme celui de la nature, celui qui nous traverse et que nous pouvons incarner en tant qu’êtres faisant partie de la nature. C’est le pouvoir de la réciprocité et de la complémentarité, qui s’épanouit lorsqu'on se rappelle que notre bien-être individuel est inséparable du bien-être du tout. Comme le dit la formule, « on ne peut pas vivre heureux dans un océan de malheur ». Passer de l'un à l'autre nécessite de réorienter notre attention, de la domination anthropocentrique vers le rôle essentiel des processus vivants. Sweetwater nous invite à remettre en question de quoi on se met au service, notre enrichissement personnel ou l’épanouissement d’autrui.33
Je reconnais que cette partie reste assez abstraite et comporte peu de propositions pratiques que l’on peut mener à l’échelle individuelle pour lutter contre Moloch et le Game A. Le passage de la théorie à la pratique nécessite un développement à part entière, il fera donc l'objet d’un futur article afin de ne pas empiéter sur le sujet de celui-ci. Je me limiterai donc à une remarque et une suggestion visant les penseurs de ce réseau, mais qui s’applique à tous les mouvements qui cherchent à provoquer du changement : le besoin de s’accorder sur un vocabulaire commun.
Pour un vocabulaire commun
Le lecteur attentif aura remarqué que de nombreux concepts présentés dans les sections précédentes convergent, ce qui soulève la question suivante : pourquoi ces penseurs peinent-ils à se coordonner et à exercer une influence plus large ? La réponse est en partie dans les pages qui précèdent. Vous aurez constaté à quel point il est laborieux de naviguer entre Game A, économie politique du Dragon et Moloch, ou entre Game B, Seconde Renaissance et New Enlightenment ; d’autant plus que les notions de système complexe ou d’évolution culturelle cumulative sur lesquelles ils reposent sont un peu exigeantes. Chacun a développé son propre vocabulaire, souvent opaque pour les non-initiés, et parfois même entre initiés. C’est un cas d’école du problème de Babel.
L’ironie ne leur échappe pas. Lors d’un épisode du podcast Win-Win de Liv Boeree enregistré à Burning Man34, Kristian Rönn reconnaissait cette difficulté : « Je pense que c’est un petit échec de coordination de ma part d’avoir appelé ça “démons darwiniens”, parce que quand j’ai écrit le livre, il y avait peu de gens qui parlaient de Moloch, et puis ton TED Talk est sorti et il y a eu beaucoup plus de popularisation autour de ce concept… Mais nous devons répandre ce concept pour que les gens se rendent compte que c’est cela la fonction génératrice derrière beaucoup des problèmes que nous voyons. » L’aveu est révélateur, cette fragmentation lexicale est symptomatique d’un mouvement jeune et éparpillé qui manque de plateforme commune et d’occasion de se parler.
Ce problème n’est pas anodin. Dans la bataille des idées, la saillance règne en maître. Un concept ne change le monde que s’il réussit à s’infiltrer dans l’inconscient collectif, à être adopté comme « bon sens ». Or, la profusion de termes techniques crée une friction qui limite considérablement la diffusion de ces idées hors des cercles intellectualistes déjà convaincus. Bien entendu, la diversité terminologique n’est pas forcément un défaut en soi. Chaque cadre éclaire des aspects que les autres laissent dans l’ombre. Le Game B insiste sur la dimension systémique et la nécessité d’alternatives concrètes. La Seconde Renaissance met l’accent sur l’importance du travail psychologique personnel pour la création d’une meilleure société. Le cadre de Schmachtenberger sur les fonctions génératrices et les attracteurs apporte une rigueur plus formelle. L’EnLifenment de Sweetwater, une dimension écologique et spirituelle que les approches systémiques tendent à sous-estimer. Et Hodgson fournit des outils intellectuels précis pour comprendre les dynamiques de pouvoir. Justement, Hodgson défend l’intérêt de cette diversité et la façon dont elle pourrait se résoudre : « La tâche de la bataille sur la mythologie économique doit être partagée parmi un grand nombre de personnes qui proposent de nombreux nouveaux concepts. Certains prendront, d’autres non. C’est un processus évolutionnaire qui décidera quels concepts s’installent dans l’esprit populaire »14. Mais cette approche évolutionnaire, même si elle peut fonctionner avec le temps, reste un processus non coordonné, voire exogène. Il faut reconnaître que le problème n’est pas la diversité, mais l’absence d’une fondation commune sur laquelle cette diversité pourrait s’articuler. Le registre de la bataille des idées, de la création de nouveaux récits, est à mon avis le plus applicable pour provoquer un début de transformation systémique, et pour cela il faut commencer par un vocabulaire commun.
Ce problème n'est pas nouveau et il existe justement un modèle dont on peut s'inspirer. En 2013, soixante-quatre intellectuels, essentiellement français, ont publié le Manifeste convivialiste : Déclaration d’interdépendance, en partant d’un constat très similaire. Les milliers d’associations, de réseaux et de mouvements qui cherchent à construire une alternative au capitalisme néolibéral manquent d’un « minimum doctrinal commun », un socle de principes partagés qui les sortirait de leur impuissance perçue et revitaliserait un esprit d’action commun. Le Manifeste ne cherchait pas à gommer les différences entre ces mouvements, mais à nommer ce qu’ils avaient en commun, ce qui a pris la forme de quatre principes fondateurs (humanité commune, socialité commune, individuation, confrontation maîtrisée) et un méta-principe régulateur (le contrôle de l’hubris). Le Second Manifeste convivialiste : Pour un monde post-néolibéral, publié en 2020 et traduit en plus d’une quinzaine de langues, a élargi l’initiative à l’échelle internationale en recueillant les signatures de près de 300 intellectuels issus de 33 pays, et intègre les considérations écologiques plus clairement en ajoutant un cinquième principe de commune naturalité.
La démarche convivialiste n’a pas résolu tous les problèmes de coordination des mouvements qu’elle cherchait à fédérer. Mais elle a démontré qu’on peut regrouper plus largement lorsque des penseurs et des militants aux approches très différentes s’accordent sur des principes fondamentaux, à condition que chacun accepte de « ne pas insister sur sa petite différence », pour reprendre les termes du Manifeste. C’est exactement ce dont l’écosystème intellectuel présenté dans cet article a besoin.
Ce lexique commun n’a pas besoin d’être parfait, il lui faut surtout capturer les grandes distinctions conceptuelles tout en restant suffisamment simple pour être approprié par un public large, et suffisamment flexible pour évoluer avec la compréhension collective. Des concepts comme « polycrise », « métacrise » ou « Moloch » ont déjà commencé ce chemin, en s’installant dans des conversations qui dépassent les cercles initiés. Mais le chemin est encore long, et il exigera un effort délibéré de coordination, un espace où ces penseurs puissent confronter leurs vocabulaires, identifier leurs convergences, et s’entendre sur un socle minimal. Actuellement, ce sont les podcasts de Rutt et de Boeree qui servent de hubs à ce réseau, mais ils restent relativement exigeants selon les épisodes. Et la perte de Jim Rutt prive désormais le réseau d’une figure centrale, celle qui savait le mieux rassembler et faire dialoguer des penseurs de tous horizons.
L’enjeu est urgent, les crises qui nous entourent sont les symptômes prévisibles d’un système civilisationnel arrivé à ses limites. La bifurcation de nos institutions vers quelque chose de radicalement meilleur est à la fois possible et nécessaire. La première étape est peut-être la plus évidente : parler la même langue lorsqu’on raconte le même récit.
Les philosophies et les raisonnements des penseurs présentés ici sont très développés et cet article n’en reste qu’un aperçu limité. Pour approfondir, je vous invite à consulter les sources dans l’annexe bibliographique en toute fin de page, dont beaucoup sont des vidéos YouTube ou des podcasts, actuellement le meilleur point d’entrée. Il y a également d’autres penseurs de ce réseau que je n’ai pas eu le temps d’explorer, comme le neuroscientifique Iain McGilchrist, qui traite des différences entre les hémisphères du cerveau et de ce qu’elles impliquent dans son œuvre The Matter with Things, considérable et souvent référencée.
Ma synthèse en un schéma
Ce schéma est mon interprétation de la façon dont sont liées les idées vues dans cet article. Différents penseurs ont différents avis sur ce qu'est la métacrise : pour Pollock c'est l'écart de sagesse, pour Sweetwater c'est la séparation, pour Schmachtenberger ce sont les fonctions génératrices. Je m'inspire le plus de cette dernière interprétation, en présentant la métacrise comme les dynamiques destructrices qui provoquent la polycrise, mais je vois l'écart de sagesse (sous la forme de nos institutions maladaptées) comme la cause de ces dynamiques destructrices. Cela dit, les interactions entre les institutions et les dynamiques destructrices sont complexes et vont dans les deux sens, et certains des éléments qui les composent (économie politique du Dragon, crise du sensemaking) appartiennent aux deux.
Annexe biographique et lexicale
- Polycrise : La présence de plusieurs crises en même temps qui se renforcent entre elles.
- Métacrise : La cause commune et profonde de la polycrise.
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Évolution culturelle cumulative (ce concept est complexe et chacune des définitions suivantes est schématique et
incomplète à sa façon) :
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Explication en deux parties donnée dans l’article :
- Différents groupements humains, plus ou moins isolés les uns des autres, développaient, génération après génération, différents mythes, croyances, rituels, coutumes, formes d'organisation. Disparaissaient ceux dont les institutions ne permettaient pas de surmonter les conflits internes, ni de coopérer face aux difficultés comme la famine, l'épidémie ou la guerre, ni de développer ou d'adopter les technologies nécessaires pour résister à leur effacement.
- Les individus développaient, génération après génération, différents savoir-faire, techniques, méthodes, connaissances. Si un individu découvrait une variation qui l’aidait à survivre, elle était copiée par ses congénères et l’innovation s’ajoutait aux précédentes, sinon elle était abandonnée.
- Définition présente sur mon site, dans mes notes de lectures sur Transcendance de Gaia Vince, livre où j’ai découvert ce concept : « L'évolution culturelle cumulative est un concept essentiel car c'est ce qui explique la dominance de l'espèce humaine sur Terre. Pour l'expliquer, je vais commencer par reprendre la définition de la culture que donne Vince : "l'information apprise, exprimée dans nos outils, technologies et comportements". Les humains créent cette culture, se la transmettent, se l'approprient si elle est utile, l'oublient sinon, puis la modifient, créent leurs propres variations ou ajoutent une touche personnelle, qui sera à son tour transmise ou non, et ainsi de suite. C'est cela qui rend « cumulative » la culture humaine, et qui rend « évolutionnaire » ce processus d'accumulation. Sur de nombreuses générations, c'est cela qui permet aux Yandruwandha, un peuple aborigène en Australie, de découvrir un processus en sept étapes pour transformer les graines ngardu, vénéneuses mais abondantes, en un pain comestible et nourrissant. Ce qui est d'autant plus intéressant, c'est qu'ils ne savaient pas pourquoi ce processus fonctionnait, ils ne disposaient pas des connaissances nécessaires en biologie, mais ils appliquaient ce processus par rituel, même s'il est intensif, parce que c'est comme ça que le faisaient leurs ancêtres. »
-
Explication en deux parties donnée dans l’article :
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Institutions : Selon la définition de Douglass North, les institutions sont les règles du jeu, les contraintes que créent
les humains pour structurer les interactions politiques, économiques et sociales. Elles définissent les structures
d’incitation de nos comportements et déterminent donc la façon dont nous nous organisons collectivement. Il les range
dans deux catégories :
- Les institutions formelles : des règles écrites, comme les constitutions, les lois, les contrats, les règlements intérieurs, etc. ; leur application est imposée par une autorité politique, une entreprise ou toute autre organisation formelle.
- Les institutions informelles : des règles non-écrites, comme les normes sociales, les coutumes, la culture, les pratiques religieuses ; leur application est imposée par des sanctions sociales ou des valeurs internalisées.
- Compliqué vs complexe : Un système compliqué est décomposable, maîtrisable pièce par pièce, comme un moteur ou une réglementation fiscale. Un système complexe se reconnaît à ses propriétés qui émergent des interactions entre ses éléments et qui ne peuvent être réduites à aucune de ses parties, comme un écosystème ou le cerveau humain. La technologie relève du compliqué, les institutions et les cultures du complexe, ce qui explique qu'elles ne progressent pas de la même façon.
- Communs épistémiques : les ressources partagées qui permettent à une société de produire des connaissances fiables et de discerner le vrai collectivement. Cela inclut les institutions et les espaces où l'information est produite, vérifiée ou débattue (science, journalisme, lieux de délibération comme les réseaux sociaux). Par analogie avec les communs matériels comme un pâturage ou une nappe d'eau, ils peuvent être pollués ou surexploités, ici par la désinformation, la propagande ou l'économie de l'attention.
Jim Rutt
Ancien entrepreneur, président du conseil d’administration puis distinguished fellow du Santa Fe Institute, le célèbre centre de recherche états-unien dédié à l’étude interdisciplinaire des systèmes complexes. Il animait depuis plusieurs années, jusqu’à son décès en mai 2026, le Jim Rutt Show, un podcast d’entretiens longs où il invitait des penseurs aux frontières de la science, de l’économie et de la philosophie politique. Il développait également le projet Game B avec Jordan Hall.
- Game A vs Game B : Respectivement, le système civilisationnel actuel, jeu fini dirigé par « la boucle uni-dimensionnelle du rendement de l’argent sur l’argent »; un nouveau système d’exploitation (au sens informatique) sociétal, jeu infini omni-win et ultra-coopératif.
- Proto-communautés Game B : expérimentations décentralisées de nouvelles institutions, reposant sur une membrane pour interagir avec le reste du monde sans être corrompues.
Rufus Pollock
Économiste et activiste britannique, cofondateur de Life Itself, un collectif qui travaille à la fois sur la recherche, les communautés intentionnelles et l’avènement de la Seconde Renaissance, un renouveau civilisationnel qui se veut comparable à celui qui a fait naître la modernité occidentale.
- Wisdom gap : Écart entre sagesse collective et puissance technologique.
- Intelligence collective vs Sagesse collective : Respectivement, la capacité de coordination, et la qualité de coordination.
- Pockets of coherence : un groupe de personnes engagées dans une « fabrication culturelle consciente », qui expérimentent de nouvelles manières d'être, de penser et d'agir.
- Seconde Renaissance : Transformation d’une ampleur qui n’arrive que tous les 500 ans, changement de paradigme de la croissance matérielle vers la croissance intérieure, vers une « awakening society », une société de l’éveil, aboutissement du développement de la sagesse, de l’interdépendance consciente, et d’une relation au vivant qui reconnaisse sa complexité.
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Développement humain de Ken Wilber :
- Waking up : l’éveil spirituel, la découverte que nous ne sommes pas uniquement l’identité individuelle séparée des autres que nos parents, nos professeurs, la société nous ont assignée.
- Cleaning up : le travail d’ombre, la guérison des traumatismes et la reconnaissance de nos angles morts psychologiques.
- Growing up : la maturation de notre vision du monde, le développement d’une capacité à saisir et composer avec la complexité et l’ambiguïté.
- Showing up : le service actif au monde, l’engagement concret dans la transformation collective.
Daniel Schmachtenberger
Philosophe et fondateur du Civilization Research Institute, un think-tank dédié à l’étude et au traitement de la métacrise, dont fait partie la publication Consilience Project.
- Superorganisme auto-poïétique : système qui s’auto-entretient, se reproduit indépendamment de la volonté de ceux qui l’ont construit.
- Ses fonctions génératrices :
- Les jeux rivaux (gagnant-perdant), multipliés par une technologie exponentielle, s’auto-terminent.
- Les systèmes compliqués qui subsument et fragilisent les systèmes complexes dont ils dépendent.
- Les trois attracteurs :
- L’effondrement chaotique, par la prolifération des technologies dangereuses et la fragmentation des institutions.
- La dystopie d’un contrôle centralisé et liberticide pour prévenir les risques existentiels.
- Un état stable alternatif et souhaitable, encore indéfini.
- Sensemaking : Notre capacité collective à discerner la vérité, à faire sens.
- Steel man : Reformuler l'argument adverse si fidèlement que l'adversaire s'y reconnaît, avant de le critiquer ; l'inverse du sophisme de l'épouvantail ou de l'homme de paille
Liv Boeree
Ancienne joueuse de poker professionnelle, productrice de contenus sur la théorie des jeux, la philosophie et ce qu’elle appelle le « civilizational design ». Elle anime Win-Win, un podcast qui s’intéresse à comment sortir des logiques à somme négative, Moloch, qui structurent nos sociétés.
- Moloch : Dieu des défaillances de coordination, des jeux à somme négative. Popularisé par un TED Talk de Boeree, qui l’a repris d’un célèbre essai de Scott Alexander en 2014, Meditations on Moloch, qui s’est inspiré d’un poème d’Allen Ginsberg, qui lui-même le tirait de l'Ancien Testament.
- Norma : Déesse de la centralisation excessive, de la bureaucratie figée qui dérape vers la tyrannie ; correspond au second attracteur.
Ashley Hodgson
Enseignante-chercheuse en économie, auteure de la chaîne YouTube pédagogique New Enlightenment, dans laquelle elle explore les changements de paradigme en économie, en gouvernance et dans nos systèmes de connaissance, en mobilisant la théorie des jeux, la théorie des systèmes et la théorie évolutionnaire.
- La théorie des jeux verticale : Le jeu pour définir les règles des autres jeux, par opposition à la théorie des jeux horizontale qui se joue entre agents de statut comparable sous des règles communes.
- Économie politique du Dragon : La concentration croissante du pouvoir entre les mains de ceux qui sont déjà puissants.
- Mythologie économique : Le tissu de concepts, anecdotes, modèles et récits qui façonnent la façon dont les gens comprennent le système économique dans lequel ils vivent, ce qu’on reconnaît comme une activité économique légitime ou illégitime. Ex. : la façade d’intelligence collective.
- Stratégies judo : Méthodes employées par les intérêts dominants pour retourner l’énergie du peuple contre lui-même ; Hodgson les regroupe en deux catégories : diviser pour mieux régner – tromper et canaliser.
- Cadres de saillance : Les lentilles cognitives qui déterminent ce qui nous apparaît important et ce qui reste invisible.
Samantha Sweetwater
Facilitatrice, coach et autrice, fondatrice du cercle One Life Circle. Son travail se situe à l'intersection de l'écologie, de la spiritualité et de la transformation systémique. Ancienne productrice de graines, une pratique dont elle dit qu'elle lui a appris la rigueur du soin concret, formée auprès de plusieurs lignées autochtones, elle développe sa pensée dans le livre True Human, salué par Daniel Schmachtenberger et Liv Boeree. Là où les autres partent de l'économie ou de la théorie des jeux, elle part du corps et de la relation.
- Séparabilité : le mythe fondateur, devenu invisible, selon lequel l'humain existe séparément du reste du vivant ; racine ontologique de la métacrise.
- Quatre registres de la séparation : récits de séparabilité, structures de séparabilité, dynamiques de jeu gagnant-perdant, idéologies de domination. Inspirés des fonctions génératrices de la métacrise de Schmachtenberger.
- Âge de la Séparation / Grande Remémoration (Great Remembering) : l'ère de la croyance en la séparation, et le basculement vers une conscience de l'interdépendance.
- Awakening vs Remembering : l'éveil, personnel et intérieur, consiste à découvrir que l'on n'est pas que son identité construite, mais il risque la dissociation ; le Remembering, relationnel, est la recouture consciente de soi dans le tissu du vivant.
- EnLifenment : sa philosophie, chemin de retour vers l'intégrité relationnelle ; un éveil que l'on redescend incarner dans la vie, le corps et la relation, plutôt qu'une illumination hors du monde.
- Pouvoir de la vie vs Pouvoir sur la vie : la puissance des processus vivants eux-mêmes, opposée à la puissance comprise comme domination.
- Futurisme gaïen : horizon d'un partenariat co-créatif entre humains et monde « plus-qu'humain », technologies comprises.
Annexe Bibliographique
Références académiques
- 1 Edgar Morin et Anne-Brigitte Kern, Terre-Patrie, Seuil, 1993.
- 2 Adam Tooze, « Welcome to the world of the polycrisis », Financial Times, 28 octobre 2022.
- 6 Douglass North, Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press, 1990.
- 7 Joseph Henrich, The Secret of Our Success, Princeton University Press, 2015.
- 8 Michael Kremer, « Population Growth and Technological Change: One Million B.C. to 1990 », Quarterly Journal of Economics, 108(3), 1993, p. 681-716.
- 9 Joseph Henrich, « Demography and Cultural Evolution: How Adaptive Cultural Processes Can Produce Maladaptive Losses, the Tasmanian Case », American Antiquity, 69, 2004, p. 197-214.
- 12 Humberto Maturana et Francisco Varela, Autopoiesis and Cognition: The Realization of the Living, D. Reidel, 1980.
- Éloi Laurent, Nos mythologies économiques, Les Liens qui Libèrent, 2016.
- 16 Éloi Laurent et Jacques Le Cacheux, Un nouveau monde économique. Mesurer le bien-être et la soutenabilité au XXIe siècle, Odile Jacob, 2015.
- 22 Francisco Varela, Ethical Know-How: Action, Wisdom, and Cognition, Stanford University Press, 1999.
- 29 Mircea Eliade, Le Sacré et le Profane, Gallimard, 1957.
Podcasts et vidéos
- 3 Jim Rutt Show, « EP 336 Rufus Pollock on the Wisdom Gap and the Second Renaissance »
- 18 Jim Rutt Show, « EP 335 Worldviews: Samantha Sweetwater »
- 11 Jim Rutt Show, « EP 340 Worldviews: Liv Boeree on Poker, Moloch, and the Art of Finding Win-Wins »
- 30 Jim Rutt Show, « EP 80 Daniel Schmachtenberger on Better Sensemaking »
- Jim Rutt Show, « Currents 030: Daniel Schmachtenberger on The Consilience Project », 2021
- Jim Rutt Show, « EP 296 Ashley Hodgson on Economic Mythology and System Change »
- 5 The Great Simplification, « Daniel Schmachtenberger: Artificial Intelligence and The Superorganism »
- 10 Win-Win with Liv Boeree, « Why Capitalism Is Now A Game of Mind Control | Jim Rutt »
- 19 Win-Win with Liv Boeree, « Moloch, AI & Capitalism: The System Eating Itself | Daniel Schmachtenberger & Liv Boeree »
- 32 Win-Win with Liv Boeree, « Can Indigenous Knowledge Help Defeat Moloch? | Samantha Sweetwater & Liv Boeree »
- 34 Win-Win with Liv Boeree, « I recorded a podcast at BURNING MAN on Defeating Moloch »
- Liv Boeree, TED Talk, « The dark side of competition in AI »
- New Enlightenment with Ashley Hodgson (chaîne)
- 13 New Enlightenment with Ashley Hodgson, « Game Theory of Power-to-the-Powerful »
- 14 New Enlightenment with Ashley Hodgson, « The Battleground of Our Era is the Economic Mythology: What is our task? »
- 15 New Enlightenment with Ashley Hodgson, « Does the Economy Serve the "Collective Will?" »
- 31 New Enlightenment with Ashley Hodgson, « Appearance: Evil Dictator Pulling Strings | Reality: Emergent Behavior of System »
- New Enlightenment with Ashley Hodgson, « If institutions are failing, what is an institution? How does "the system" influence them? »
- 17 New Enlightenment with Ashley Hodgson, « Distorted Thinking & Strategy in the Battle Over the Economic Mythology »
Essais, sites et publications en ligne
- Scott Alexander, « Meditations on Moloch », Slate Star Codex, 2014
- 20 Daniel Schmachtenberger, « Solving the Generator Functions of Existential Risk », Civilization Emerging, 2017
- Civilization Research Institute
- Consilience Project
- 30 Daniel Schmachtenberger, www.civilizationemerging.com
- 4 Life Itself, « From Polycrisis to Metacrisis »
- 21 Life Itself, « Second Renaissance: A time of civilizational crisis and awakening »
- 24 Life Itself, « The How of a Second Renaissance » (whitepaper)
- 25 Life Itself, « Developmental Spaces: Cultural incubators for a time of transformation » (whitepaper)
- 26 www.secondrenaissance.net
- Game B Wiki, « Game B »
- 23 Samantha Sweetwater (site, à propos)
- 27 Samantha Sweetwater, « EnLifenment »
- 28 Samantha Sweetwater, « The Six Principles of Remembering », Substack
- 33 Samantha Sweetwater, « The Power OF Life vs. The Power OVER Life », Substack
- Samantha Sweetwater, « A Framework for Planetary Technological Maturity: Exploring Relational Possibilities for Eco-Techno-Spiritual Alignment »
- Manifeste convivialiste. Déclaration d'interdépendance, Le Bord de l'eau, 2013 (version abrégée : reporterre.net)
- Second Manifeste convivialiste. Pour un monde post-néolibéral, Actes Sud, 2020 (texte intégral : UC Press)